Lieve Plus, une journée à l'atelier
Ce texte est la traduction intÉgrale d'un interview par le critique d'art Frans Boenders publiÉ dans le livre d'artiste de Lieve Dejonghe:
"Hoe meer je kijkt hoe groter de Wereld wordt. Plus on regarde, plus le Monde s’agrandit. The more you look the larger the World becomes. 当你更多地观察,世界世界就会变得更大 "

Un dialogue entre Lieve Dejonghe et Frans Boenders sur la splendeur, la lumière et la joie de peindre.
Lieve Dejonghe… Ton nom en dit long sur toi !. Lieve renvoie à l’amour, Dejonghe à la jeunesse… Mais même un enfant béni des dieux doit tôt ou tard quitter le paradis de son enfance pour, dans le meilleur des cas, découvrir ou construire son propre paradis. A quel âge as-tu découvert la joie de peindre ? Es-tu quelqu’un à maturité précoce ou tardive ?
J’ai commencé tôt. Mon frère et mes sœurs sont mes ainés, parfois je les entends encore maugréer : pourquoi Lieve a pu se lancer dans l’art et nous pas ? A quoi ma mère répond invariablement : il n’y avait pas moyen de l’arrêter ! Je passais mes journées avec de l’encre, de la peinture et des pinceaux que j’achetais avec mes premières économies.
As-tu conservé des œuvres de ton enfance ? Souvent les parents gardent les dessins de leurs enfants, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte qu’ils n’ont quand-même pas engendré un nouveau Miro ou Picasso…
Bien sûr ! J’avais ma propre armoire où je pouvais mettre en lieu sûr les trésors que j’avais faits. C’étaient souvent des copies dessinées, pas de calques ; à six ou sept ans je dessinais toute seule les personnages que je trouvais dans les revues pour enfants, tels que Mickey Mouse,…
... une sorte de pop art dont tu n’avais pas conscience en quelque sorte...
... et je tenais déjà un journal illustré de dessins. Il faut savoir que je l’ai continué jusqu’à l’âge de trente-sept ans ! Même aujourd’hui, quand je pars, je fais des carnets de voyage illustrés. Un de ces carnets à été publié en 1988 par l’Association Belgique-Chine à Bruxelles , sous le titre : Kanttekeningen uit China (Annotations de Chine). En 1987, j’avais pour la première fois voyagé en Chine afin d’explorer l’Empire du Milieu. En fait, à l’époque je voulais simplement explorer l’ensemble du globe.
A ce moment tu avais déjà une maîtrise professionnelle en dessin et peinture. Mais quand as-tu décidé de devenir artiste à proprement parler?
Immédiatement après l’école primaire! Mais j’ai dû terminer les deux premières années du secondaire avant de pouvoir m’inscrire dans la section des Beaux-Arts à quatorze ans. A la fin du cycle secondaire. j’aurais voulu continuer à l’Académie des Beaux-Arts. Mais mes parents exigèrent que j’obtienne d’abord un diplôme de professeur en arts plastiques pour pouvoir enseigner. Heureusement à l’époque c’était encore possible en deux ans.
Tu n’étais donc pas si rebelle que ça…
... Ah, mais cela ne me paraissait pas une mauvaise idée d’enseigner le dessin et la peinture. Pour l’Académie, il n’y avait pas d’urgence. Mais une fois diplômée, il me fallut me débrouiller moi-même , et je devais combiner les cours à l’Académie de Bruges et de temps en temps à celle de Gand avec mon boulot de professeur
PROFESSEUR EN ARTS PLASTIQUES
Combien de temps as-tu enseigné les arts plastiques ?
Jusqu’à ce que je me rende compte que mon propre travail artistique exigeait que je m’y adonne à temps plein.
Enseigner tout étant soi-même aux études est une combinaison rare dans le chef d’une personne. Cela permet de créer un mariage harmonieux entre offrir et recevoir.
Enseigner à des élèves de treize-quatorze ans était passionnant. En donnant un cours aussi large et accessible que possible, c’est peut-être l’enseignant lui-même qui apprend le plus grâce à l’exposé réitéré des composantes de base de l’art du dessin et de la peinture. Apprendre aux jeunes comment utiliser d’une façon intelligente les couleurs complémentaires, comment composer leur page de façon cohérente et esthétique, leur apprendre comment observer les jeux de lumière et d’ombre, leur expliquer comment ils peuvent exprimer leur monde et leurs émotions, les rendre sensibles à l’autocritique, tout cela façonne en premier l’enseignant lui-même.
Dans mon temps libre, je peignais tout ce qui me venait à l’esprit, sans trop de direction ni de réflexion, en penchant tantôt vers l’abstrait, tantôt vers le figuratif. Comme profession d’appoint, j’écrivais des nouvelles illustrées et je dessinais des couvertures de livres pour plusieurs maisons d’édition. J’aimais bien ce boulot, sans vraiment le considérer comme ‘mon art’. En plus je travaillais occasionnellement dans une galerie d’avant-garde, ce qui contribuait également à me forger ma propre vision de l’art.
RAVEEL ET PICASSO COMME MODELES
Quels grands artistes vous ont marquée pour la vie ?
Mes dieux temporels sont Brancusi, avec son œuvre extrêmement sensuelle, Gauguin l’exotique, et Roger Raveel, avec ses couleurs et surfaces claires, son blanc flamand-anglais. Mais c’est Picasso que je verrai toujours devant moi, que je n’oublierai jamais ;ce qui me fait de temps autre retourner au Musée Picasso à Paris pour retrouver et renforcer en moi l’âme libre du maitre.
Picasso faisait ce qu’il voulait, et voulait toujours réussir dans ce qu’il faisait. Sa devise revendiquée était : Je ne cherche pas, je trouve. Une fois trouvé , cela marchait tout de suite comme sur des roulettes . Et cela jusqu’au moment où il s’engageait dans une autre direction : du coup il n’était plus intéressé à l’ancienne et se jetait avec énergie dans son nouvel ouvrage. Il est le prototype du joueur. Certes le spéculateur en lui le rendait insupportable, vexant ; mais l’artiste n’arrêtait pas de franchir frontière après frontière avec chaque fois quelque chose de neuf, ce qui fait que son œuvre ne cessait d’évoluer organiquement. Moi aussi j’aime changer mon œuvre ; ces changements, je ne les ressens pas comme une rupture, mais tout au plus comme un chemin serpentant. Et sur ce chemin plein de surprises, un jour j’ai vécu une sorte de conversion paulinienne. J’avais trente-trois ans et je visitais un peu au hasard une foire d’art. Soudain mon regard se posait sur une monographie du peintre réaliste Néerlandais Henk Helmantel...
D’emblée le meilleur des Pays-Bas!
...et je réalisais que, faisant partie de la génération des années quatre-vingt, je m’étais consacré à une bataille contre le réalisme qui manquait de fond. Je me sentais envahie par cette orientation, qui était peut-être moins ‘nouvelle’ que les harengs de Thierry Decordier pendus au mur de ma galerie de circonstance, mais que je reconnaissais dans un éclair comme le miroir parfait de ce que j’aimerais créer moi-même. J’avais le sentiment qu’avec beaucoup de travail et de persévérance j’y arriverais. Ma décision était prise. J’abandonnais l’enseignement et annonçais à mon mari et aux enfants que dorénavant je serai peintre professionnel à temps plein. Je me mis aussitôt au travail, un travail qui s’avéra aussi intensif que celui d’un pianiste de concert.
Ce type d’art exige un travail minutieux pour transposer objets et formes dans une composition spécifique, proche de la nature, mais sans pour autant négliger l’expression émotionnelle du peintre. En fait, appeler cet art simplement ‘réaliste’ est insuffisant.
Tout à fait d’accord !. Pourtant, depuis cette expérience fondatrice, mon œuvre a connu toute une évolution, sans que j’ai eu à opter sciemment en sa faveur. Maîtriser le métier était un processus qui m’a procuré beaucoup de plaisir, parce que, comme tu le suggères, je parvenais à exprimer mes propres émotions dans une œuvre techniquement sans défauts. C’est alors que je me suis rendu compte à quel degré l’art ‘réaliste’ était sous-estimé dans le cercle restreint de l’art à la mode des musées. Petit à petit je me sentais appelée à dépoussiérer son image, à la rendre dynamique et sensuelle plutôt que veillotte et ennuyeuse. L’acquisition progressive du savoir -faire technique m’a ouvert les yeux : finalement, qu’est-ce qu’il y avait de tellement réaliste dans mes peintures ? Etonnamment peu ! En fin de compte, je conclus de mon parcours dans le‘Réalisme’ comme style qu’il me parait maintenant une sorte de caverne d’Ali Baba, qui ne veut plus dire grand-chose car la plupart des artistes qui se réclament de lui le font de manière impropre. Pour ne prendre qu’un exemple : comme je disais pendant toute une période, j’étais prise par l’aspect tactile des sculptures de Brancusi que je voyais dans des expositions ; mais pourquoi devrais-je appeler ce contact direct et sensoriel ‘réaliste’ ? Même ‘La fille avec une lettre’ de Vermeer, je ne l’éprouve pas comme un tableau réaliste. Pour moi, l’œuvre d’art est un processus organique : elle croît en moi et je croîs en elle. Pour obtenir mon diplôme en 1981, je devais faire un travail de fin d’études sur un artiste de mon choix. C’était à l’époque un inconnu, un ami de nos voisins qui faisait des belles choses et qui acceptait que je le visite à Machelen : un certain Roger Raveel. Je trouvais et je trouve toujours son œuvre extrêmement riche.
Pourquoi?
Pour son jeu particulièrement ingénieux de surfaces et d’ images immédiatement reconnaissables, qui suscite et approfondit la question de la réalité et donc du réalisme. L’addition de fer barbelé, de petites cages et de miroirs garde le spectateur prisonnier, se moque parfois de lui, et l’oblige toujours de réfléchir sur les images qui lui sont présentées et les pensées sous-jacentes qui restent invisibles. A l’époque ‘Une vie terriblement belle‘ m’avait profondément secouée et elle le fait toujours. A vingt-deux ans j’ai emprunté de l’argent à ma mère pour acheter cinq lithographies de Raveel ( Le cortège de peintures) et cet achat me donne encore du plaisir tous les jours.
ETATS D’ESPRIT
Le ‘réalisme’ de Raveel est une nouvelle vision sur la réalité, la fiction et l’imagination ; une vision qui se moque de la représentation naturelle. On pourrait parler de réalisme philosophique. Mais toi tu as progressivement choisi un tout autre chemin.
C’est étonnant que tu l’affirmes si radicalement ! Si aujourd’hui quelqu’un me dit : Dis, tu peins des FLEURS maintenant ? , je réplique non sans étonnement : Comment des fleurs ? Ma foi, si tu le vois comme ça…Tu sais, les fleurs que je peins sont pour moi des états d’esprit, des textures, l’attente d’odeurs et d’érotisme, la beauté et l’éphémère matérialisés. Non, je ne suis pas un peintre de fleurs. Bien sûr, les objets ont un nom, mais le nom est uniquement un ajout conceptuel, virtuel et ne constitue pas l’essence ontologique.
Donc tu peins des peintures.
La fleur, le pot ou le vase en soi ne m’intéressent pas. La question clé c’est : Qu’est-ce que je veux raconter par ce moyen ? En fait j’utilise les fleurs de la même façon que mes compositions abstraites peintes il y a quinze ans, quand je voulais m’exprimer par des carrés, des taches, ou encore une arabesque. Tu pourrais également faire un parallèle avec la graisse ou le feutre de Joseph Beuys ou l’urinoir de Duchamp. Ne sommes-nous pas tous occupés avec la même chose ? Dans la période actuelle de ma vie, mon « sujet » est « un objet », une chose ; il m’offre la possibilité d’exprimer ce que je pense devoir exprimer.
Donc ‘cela’ bouillonne dans ton esprit et puis ça cherche son objet ?
Si je me sens mal à l’aise, disons à cause de la guerre en Irak ou le danger nucléaire venant du Japon, ce malaise, il faut que je puisse l’exprimer par une peinture. Cela se passe comme ça depuis mes débuts. Quand je suis enjouée, je traduis mon bonheur dans ma peinture. Si j’ai des soucis avec mes sœurs, il faut aussi que ça sorte. Ce que je peins, ce n’est pas un thème extérieur, mais les mouvements intérieurs que suscitent en moi les événements extérieurs. Il y a quatre cinq ans, il s’avéra que les aspirations du mouvement féministe étaient loin d’être réalisées . Cela représenta un choc pour moi et il me fallut chercher comment l’exprimer via mes pinceaux. Peu après j’allais vivre quelque temps en Chine. Dans le Sud de la Chine, les dernières vieilles femmes aux pieds bandés continuaient d’illustrer manifestement l’oppression des femmes. Donc j’ai peint ces minuscules souliers de femmes pour exprimer que l’oppression des femmes n’est pas quelque chose d’un passé lointain dans un pays lointain, mais bien quelque chose de contemporain, de chez nous. Ainsi mes peintures qui sous l’influence des circonstances prennent parfois un air chinois, expriment des émotions universelles et de ce fait leurs images et leurs formes y gagnent un aspect universel. Tout comme dans mon travail actuel, je veux aussi franchir les frontières entre les différents styles.
Alors je dois parler de peintures féministes?
Pourquoi pas ? Je suis très fière que ce tableau , celui avec les minuscules souliers donc, ait été montré au Musée des Beaux-Arts de Shanghai à l’occasion du centenaire de la Journée Internationale des Femmes en mars 2010, dans le cadre d’une exposition internationale d’artistes-femmes.
Mais tes peintures de souliers nous offrent surtout des images adorables.
L’aspect éthique reste tout à fait dans l’ombre de ton esthétique. La déclaration féministe se trouve plus dans ta tête que dans ton tableau…
(Après réflexion) Peut-être as-tu raison, au moins apparemment. La laideur, les choses qui me dégoûtent visuellement , je ne remarque pas. Je passe à coté des éléments gênants. Ma vie fonce et je n’ai même pas le temps de remarquer toutes les belles choses, moins encore de les fixer dans une peinture. Pourquoi m’occuperais-je de laideur ? Je ne veux ni me perdre dans des rêveries, ni peindre le monde pire qu’il ne l’est.
Ce n’est pas parce que le monde est souvent repoussant, belliqueux et chaotique que je dois reproduire la guerre, l’agression ou la misère. C’est ça ton avis ?
Comme sur les tableaux de Francis Bacon ? En effet, cela n’est pas mon type de démarche. Du point de vue de l’histoire de l’art, je peux apprécier une rétrospective de l’œuvre de Bacon. Mais en sortant, je me demande ce qu’on pense atteindre en montrant de telles images.. Moi en tout cas, je ne veux pas imposer pareille chose au spectateur.
Moins rebutante que l’agression quasi transcendante dans l’œuvre de Bacon, mais au moins aussi magistrale parait l’œuvre figurative de Lucian Freud, à mon avis peut-être le peintre vivant le plus émouvant et le plus important au monde, également un des plus chers d’ailleurs. Il nous montre l’homme nu, totalement démaquillé, souvent exceptionnellement humain dans sa laideur objective. Est-ce que tu juges également son œuvre géniale d’un point de vue artistique, même si elle n’est pas ta tasse de thé ? Ou est-ce qu’avec lui on s’approche déjà un peu de toi ?
Je vais répondre par deux questions. Qu’est-ce qui est laid ? Qu’est ce qui s’appelle kitsch ? La laideur peut être très jolie, cela dépend de la façon dont le peintre la représente. Je ne m’oppose pas à la laideur ou - pour utiliser un mot qui caractérise mieux notre époque- à l’agression. Mais à ce stade de mon évolution, je ne peins pas de tableaux agressifs, on est déjà suffisamment submergé d’images qui font mal, et la réalité aussi est souvent pénible. Même si ma peinture se confronte parfois au côté sombre de la société et de la vie, elle ne doit pas donner une image douloureuse.
L’ART POUR LES MUSEES
Parlons d’un autre grand nom : Luc Tuymans. Ses tableaux exhalent la violence contenue, l’horreur latente, le suspense sinistre. Ainsi sa démarche picturale évoque un monde contemporain que beaucoup de spectateurs reconnaissent comme le leur. Un frisson presque insupportable est la marque de Tuymans. Selon toi, est-ce que cela fait partie de l’agression généralisée que tu refuses dans tes tableaux ?
On peut le dire, oui. Je le trouve trop tendancieux. C’est très à la mode de faire peur aux gens, de suggérer que l’on soit en danger. C’est vraiment une rage, on le retrouve dans le marketing, dans les reportages ‘objectifs’ , dans la musique, et cetera. Chaque jour on nous sert cette façon de penser, et les gens commencent à s’y retrouver. C’est un formalisme à la mode qui surtout se vend bien. Cela m’énerve parfois quand tous ces gens qui parlent de ‘danger’ s’emportent eux-mêmes si l’on veut discuter concrètement avec eux du propre danger qui les menace. Quand j’ai opté pour une sorte de réalisme , il se passait beaucoup de choses dans ma tête. J’étais très consciente que mon choix n’était pas du tout à la mode. Dans ‘mes’ années quatre-vingt, le réalisme figuratif était en effet inexistant. Mon propre entourage était surpris par cette femme qui décidait soudain de peindre des ‘petites nature mortes’. Bien que j’avais jusque là acclamé l’art abstrait et l’innovation permanente, je commençais à me poser de plus en plus la question de savoir pourquoi et comment cet avant-garde avait réussi à jouer un rôle de premier plan. Il était devenu évident, pour moi au moins, que la page était tournée, que tout ce développement avait manqué son but. Certes, quand il s’était agi de faire sortir l’art des salons bourgeois pour l’approcher du cœur de la société, très bien ! Mais entre-temps l’art est de nouveau logé à la même enseigne ; il est produit spécialement selon les préférences d’un curateur en fonction d’une exposition élitaire ou bien dans le cadre d’une opération de communication d’une grande entreprise. Les artistes rebelles d’antan sont devenus les bourgeois dociles qui fournissent les normes de l’actuelle production artistique, consommée comme une marchandise. Mais maintenant, pour en revenir à mon propre langage figuratif, ce que je vois dans les yeux du spectateur, c’est une sorte de regard qui veut dire :‘Tiens, on n’a encore jamais vu cela, c’est vraiment du neuf’. Ensuite je le vois se calmer, se détendre et cela me donne beaucoup de joie.
Dans les grande lignes je peux me rallier à cette analyse. Tu impliques qu’au fond les arts visuels n’ont plus besoin de se justifier : l’art est produit, il est accepté quasiment sans critique – où sont restés les grands critiques d’art ?- et puis entreposé dans les musées, les endroits publics ou les collections privées importantes, en un mot, dans les salons d’aujourd’hui. Et là les gens qui se sentent mieux ou au moins plus éclairés que le bas peuple se rencontrent entre les œuvres d’art pour parader avec un verre de champagne. Je peux très bien m’imaginer que cette situation te révolte. Mais était-ce une condition suffisante pour soudain te tourner vers la peinture réaliste ?
Eh bien, en tout cas cela m’a motivée, et une fois que j’avais commencé, ma motivation n’a fait que se renforcer. Une anecdote à ce sujet ! Lors d’une de mes expositions, j’avais sollicité l’opinion d’un professeur de l’Académie d’Anvers. Cette personne arrive et, à peine sur place, après avoir jeté un regard furtif sur mes tableaux, annonce tout de go: « Cela n’a rien à voir avec l’art ! » Eh bien, cet homme m’a rendu un énorme service ! J’en attrapais le fou rire. Quelle absurdité : un connaisseur qui ne prend même pas la peine de regarder sérieusement avant d’afficher ses préjugés! Remarquez qu’avant sa visite, plein de gens avaient sincèrement apprécié mon travail, certains émus au point d’avoir les larmes aux yeux.
Cela me rappelle cette autre histoire véridique : Van Gogh n’a pas été accepté à l’Académie d’Anvers parce qu’il n’était pas assez bon artiste. Et le grand peintre Anversois Eugène Van Mieghem a vécu une pareille mésaventure. A l’époque donc, cette conclusion s’était imposée à moi: Ca va s’arranger pour moi! Si pas de mon vivant, ce sera après!
Depuis lors je vais mon propre chemin. Mais je reste soucieuse de découvrir les critères qui définissent les limites de l’art. Aujourd’hui personne n’ose proposer de tels critères, et encore moins de les utiliser pour un avis sensé. On a peur d’être taxé de ridicule si on suggère qu’une installation au musée, composée d’une vieille machine à laver, n’est peut-être rien de plus que la dernière répétition stupide de l’urinoir de Duchamp. Le snobisme empêche les gens de dire que l’empereur se promène nu. Le snobisme est persuadé qu’une nature morte parfaite de Helmantel ne peut pas être de l’art, ne peut être qu’un effet d’une technique superbement appliquée. C’est cela que je veux dire quand je prétends que l’art contemporain est allé beaucoup trop loin. En fait, à mes yeux, ne subsistent plus que deux critères que l’on utilise d’ailleurs souvent implicitement : l’art doit être innovateur et l’art doit choquer. Je ne les accepte pas !
D’une part je tiens à ces 2 critères de base : une bonne composition et un excellent métier. C’est un minimum. Un violoniste doit quand-même savoir comment poser ses doigts pour jouer une partita de Bach ? De l’autre, pour avoir une œuvre d’art réussie selon moi, il faut ajouter en plus une émotion dépassant la technicité nécessaire et l’intelligence de la composition. Le réalisme n’est pas un but en soi, l’oeuvre doit transcender la reproduction fidèle de la réalité perçue.
Dans ce sens, Helmantel a un rayonnement spirituel incontestable. En plus il évite les thèmes contemporains spécifiques mais se situe de manière saisissante dans la continuation fidèle d’une tradition, par exemple par son excellente représentation suggestive des intérieurs dépouillés mais sacrés des églises protestantes du dix-septième siècle Finalement, même lui, modèle du genre, n’échappe pas complètement à l’expression de ses émotions et de ses sentiments propres. Un autre ‘réaliste’ contemporain, Roger Wittevrongel, a par contre opté pour l’élément négligé, pitoyable, parfois franchement laid de notre environnement contemporain en Flandre, par exemple des portes de garage écaillées. On pourrait à juste titre dire qu’il exploite la beauté paradoxale de ces objets.
Oh! Dans les années après ma ‘conversion’, je ne me suis jamais vraiment détournée de Helmantel, mais petit à petit j’ai suivi un autre parcours. Disons que je tente de rendre une ‘chose’ de telle façon que l’on ne regarde plus ‘la chose’, mais bien l’émotion ; ainsi je comble l’abîme entre peinture abstraite et peinture réaliste. C’est ainsi que je qualifie mon œuvre de ‘réalisme irréaliste’ . A l’époque l’œuvre éblouissante de Helmantel m’a ouvert les yeux, mais j’ai peu à peu échappé à son influence. Maintenant quand je visite la foire des réalistes à Amsterdam, c’est dans un tout autre esprit que je regarde tous les sosies de Helmantel , ces ‘fijnschilders’( peintres hyperréalistes) qu’on montre là-bas.
Tu trouves leur démarche stérile ?
En effet ! Tu sais, depuis dix ans, on n’a pas vu beaucoup d’évolution dans ces foires. C’est toujours le même genre de peintures avec des petits pots , des vases ou des gobelets antiques posés sur des planches, avec les mêmes essuies de cuisine. Alors je me demande : Est-ce que ces peintres ne sont jamais sortis de leur atelier, de leur arrière-cuisine, de leurs terres, de leur village ? N’ont-ils jamais eu un enfant malade, n’ont-ils jamais vu un paysage dépassant leur horizon ? Je me fais une réflexion similaire sur beaucoup d’artistes non-réalistes : ils font toujours la même chose. Ou est-ce qu’ils se sont fait coincer par une galerie ? Les galeries préfèrent éviter les risques, il y en a même qui obligent ‘leurs’ artistes à surtout ne rien changer à leur style de peinture ‘parce que cela se vend si bien’. J’aimerais pourtant avoir une coopération ferme avec une galerie : un artiste a besoin d’une relation commerciale stable parce qu’il ne peut pas toujours faire tout lui-même . Mais trouver une galerie qui ose investir dans un artiste qui ose évoluer n’est pas évident, malgré toutes les boutades des galeries et des curateurs sur leur volonté d’innover. La crise financière actuelle, la politique en matière culturelle , le pouvoir des médias, tout cela ne rend pas facile la vie du marchand d’art ni de l’artiste.
LA CHINE DANS LE COLLIMATEUR!
Ensuite la Chine entre dans ton collimateur !. Cette rencontre avec l’Empire du Milieu est-elle tellement importante pour toi ? Ou était-ce plutôt un accident de parcours rafraîchissant et pour toi cela aurait aussi bien pu être la Colombie?
Pourquoi pas? La vie suit son propre cours. Mais la Chine m’a effectivement secouée, j’ai eu un choc culturel que l’on retrouve dans mes tableaux. C’est encore une illustration de l’influence de ma vie sur mon art ; les deux évoluent en parallèle, comme je l’ai déjà évoqué.
Cette évolution, c’est ma liberté. Je refuse de devenir une artiste figée. J’entends souvent : Hé, ton travail a tellement changé depuis la dernière fois. Mais quand je discute avec les spectateurs, en général ils comprennent qu’au fond il y a un lien avec ce qui précède. Pour moi il s’agit avant tout d’un processus de développement intrinsèque, ce qui est très différent de vouloir faire du neuf à tout prix. Je ne suis pas dans une ambition quelconque, je me développe tout simplement. Le développement, c’est un mouvement intérieur que l’on vit graduellement et en partie inconsciemment.
J’avais vingt-trois ans, j’étais mariée et férue de voyages aventureux en Afrique, en Inde, aux Amériques. On voulait voir le monde. Le voyage en Chine fut fortuit, un hasard qui s’est avéré favorable. La politique ou l’idéologie ne me disait pas grand-chose, on voyageait pour apprendre, c’était et c’est resté mon point de départ. C’était en ‘86. Une autre époque que ’68 avec ses slogans politiques dont je me rappelais à peine l’expérience. J’étais rentrée malade de ce que j’avais vu en Afrique et en Inde. La Chine, ce fut autre chose. J’ai rencontré un peuple qui connaissait une expansion invraisemblable, qui semblait heureux malgré un système politique rigide et censuré, qui n’avait plus faim malgré sa population gigantesque. Mais les gens eux-mêmes ne m’avaient pas vraiment séduite.
J’ai continué à suivre la Chine avec curiosité, l’évolution du pays me fascinait. Mon carnet de croquis de voyage a été publié par l’Association Belgique-Chine en 1988. En 1990 la ville de Shanghai organisait un concours de dessin international pour enfants. L' Association Belgique-Chine me proposa d’y participer avec ma classe. Une fois expédié les dessins, j’ai reçu une invitation pour faire partie du jury à Shanghai. Tu penses que je n’ai pas hésité ! Mon premier voyage en Chine avait été dur, car à l’époque traverser le pays comme voyageur individuel n’était pas évident. La deuxième fois, j’ai voyagé comme hôte distingué : toutes les portes s’ouvraient, d’elles-mêmes, c’était le tapis rouge ; une expérience particulière. Après le volet officiel, je suis partie toute seule pour une ascension du Huangshan, visiter quelques autres endroits et m’ouvrir encore une fois aux gens. Et là j’ai fait des progrès : j’ai commencé à comprendre leur humour et leur philosophie.
Ensuite, la Chine a continué à me captiver, et alors j’ai rencontré mon mari actuel , qui était impliqué professionnellement dans le pays. Quand plus tard il décida de s’y installer, entre 2006 et 2008, pour approfondir ses connaissances, cela m’arrangea très bien. A ma dernière exposition en Belgique, j’avais quasiment tout vendu et il fallait que je m’enferme dans mon atelier pour peindre des nouveaux tableaux. Pourquoi ne pas le faire à Shenyang, une ville du Nord-est de la Chine?
Il est étonnant qu’à Shenyang, une métropole avec ‘seulement’ huit million d’habitants, j’ai surtout peint des tableaux de petites dimensions. La cohue journalière semble m’avoir poussée à peindre dans mon coin des scènes plutôt traditionnelles qui évoquent une toute autre Chine. Je pense que dans cette œuvre j’ai cherché l’harmonie et l’intimité de petits objets de culture, comme contrepoids à l’animation étourdissante du dehors.
L’année passée, la Chine est soudain devenue très importante dans ta vie. Tes tableaux ont orné le pavillon belge bien réussi de l’ Exposition Universelle 2010 à Shanghai. Était-ce une commande officielle ?
Mais non ! Je ne suis pas une artiste qui travaille sur commande d’un musée, je reste fille de boulanger. Je n’ai rien à voir avec la politique, je mène ma propre vie ! Et que les nombreux visiteurs du pavillon belge universellement apprécié ont pu voir mes tableaux avec pralines n’était pas une action publicitaire payée par l’industrie belge du chocolat non plus !
Ma vie et mon œuvre comme peintre ne peuvent être dissociées. Du coup, dans mon art, on retrouve les traces des arômes et des goûts de mon enfance. Un four de boulangerie, c’est la chaleur. J’associe chaleur et pâtisserie avec le chocolat. Et le chocolat réconforte. C’est aussi simple que cela! C’est ainsi que lors de ma toute première exposition en 2002, on a pu voir pas mal de petites peintures de friandises, plus que je ne m’en étais rendu compte. Je l’ai donc dédicacée à mes parents, comme une ode à ma jeunesse. Mon père était très ému et je lui ai promis de continuer à ‘cuire’ quelques petits tableaux avec deux chocolats , quoi qu’il advienne dans la suite de ma vie. En 2009, dans une exposition en solo à Bruxelles, ont été présentés au public mes tableaux d’inspiration chinoise, peints en Chine, et mes tableaux d’esprit chocolat. Alors ce fut clair pour moi que ma prochaine étape serait le pavillon belge de l’Exposition Universelles de Shanghai en 2010.
Mais maintenant tu repeins les petits chocolats que l’on a pu voir dans la partie inférieure de tes grands tableaux larges….
C’est ainsi… Après mes 2 années passées à Shenyang, j’ai voulu m’attaquer au caractère éphémère de l’existence. Je me demandais pourquoi cela ne me rendait pas triste. Subitement j’ai réalisé que la vie n’est triste que quand elle ne passe pas vite. C’est à chacun de décider comment s’accommoder de cette rapidité, comment remplir sa vie. Mais comment pouvais-je exprimer toutes ces considérations contradictoires dans une peinture ? Alors j’ai pensé au symboles chinois : un cercle pour le ciel et un carré pour la terre.
En fixant des petits carrés avec des pralines sur mes grands tableaux, j’ai voulu illustrer que chaque homme doit compléter à sa façon le carré de sa vie. Autrement dit, chaque homme se doit de se confronter à sa manière au caractère éphémère de la vie. Plus tard, après l’expérience magnifique et impressionnante de l’Exposition Universelle, j’ai ‘libéré’ les carrés des petits chocolats comme j’ai voulu me libérer moi-même du thème du chocolat. En remplaçant les carrés avec les chocolats par des carrés vides, mes peintures ne perdent pas en puissance expressive, bien au contraire.
Par mes voyages en Chine, mais aussi au Japon, j’ai sans le savoir été influencée par le Zen. Et donc de nouveaux horizons picturaux larges, où se conjuguent espace, blancheur, lumière et tranquillité mentale, se sont substitués à mes petits formats intimistes de natures mortes.
Et voilà où je me trouve aujourd’hui. Quand les spectateurs attirent mon attention sur l’influence des arts graphiques japonais que l’on retrouve dans les espaces vides et les branches arrachées qui planent dans mes tableaux, je ne peux que leur donner raison. Je le répète, il m’arrive rarement de choisir sciemment ; je ne cherche pas ce genre d’influences , elles naissent spontanément à partir des perspectives et circonstances changeantes de ma vie.
L’ESPACE VIDE
En effet, les espaces vides que tu crées dans ton œuvre récente, les délicats dégradés avec une seule fleur ou une seule branche arrachée qui plane dans le vide trahissent l’influence japonaise. Le Zen, comme toutes les formes et branches du bouddhisme, est originaire de l’Inde. Au sixième siècle Bodhidharma l’exporte en Chine, où il va s’appeler le Ch’an. Après une autre transformation, il devient Son en Corée mais c’est au Japon où il s’appelle Zen qu’il prendra sa forme la plus pure - honnêtement parlant, le militarisme des samouraïs y a contribué pas mal. Ainsi les transformations marquent le fil rouge, comme on le voit aussi dans ta vie et ton art. Ta nouvelle œuvre marque un contrepoint après l’incroyable plénitude et densité de la Chine. La tranquillité de ta série de fleurs et de branches fleuries qui planent reflète clairement la décompression dont tu avais besoin après deux années à Shenyang et six mois d’une intensité folle à Shanghai, la ville la plus agitée au monde.
Tu sais, je suis partie à Shanghai le 27 avril 2010 avec une valise de vêtements pour dix jours tout au plus. J’y suis restée six mois avec la même valise. En plus il y avait l’éruption de ce volcan islandais qui mettait des bâtons dans les rouages du trafic aérien international! Les mois à Shanghai se sont passés tellement vite. A l’occasion de l’Exposition Universelle, il y avait encore plus de gens dans les rues qu’autrement! J’avoue que j’ai joui de ces situations excitantes. Sinon j’aurais aussi bien pu déposer mes tableaux au pavillon belge et rentrer chez moi près de la Durme, notre rivière imperturbable. ..
Mais non, je me réjouissais de mon succès dans cette ville portuaire agitée, où mon travail a été montré à cinq endroits différents. En fait je me suis trouvée dans l’obligation de rester présente physiquement; car seul un naïf peut croire que l’on puisse laisser l’organisation de quatre expositions entièrement dans les mains de quelqu’un d’autre. Du coup, les miens recevaient de temps en temps un coup de téléphone pour dire que je ne rentrais ‘pas encore’. Ce ne fut pas uniquement le labyrinthe de Shanghai qui fit de chaque événement à organiser une tâche herculéenne me prenant beaucoup de temps et d’énergie. La coordination entre mes expositions dans la métropole et mes contributions à l’Exposition Universelle absorbèrent également toute mon attention, mettant mes nerfs à l’épreuve et me demandant une grande faculté d’adaptation..
Maintenant je suis convaincue que si j’ai survécu à toute cette intensité, c’est uniquement parce que je connais la Chine depuis tellement d’années. Les premiers mois je me sentais follement excitée, mais à ma propre surprise, ce sentiment a évolué progressivement vers un état permanent de légère extase, qui lui-même s’atténuait dès que j’avais du silence autour de moi.
J’ai seulement compris la Chine quand je me suis laissée entraîner par cette mobilisation incessante et permanente qui caractérise les mégapoles chinoises.
En comparaison, la Belgique est un pays qui dort !. La première fois que je revins à Bruxelles après cette demi-année à Shanghai, je pensais avoir perdu de vue que c’était un jour de congé officiel, ou encore qu’il y avait l’émission en direct à la télévision d’un match de la coupe du monde. La capitale de l’Europe me semblait tellement tranquille ! Après l’exploration de la Chine et du Japon, et un long périple à travers les espaces vides du Tibet, une fois rentrée chez moi, c’est dans les tableaux de grandes dimensions, dans les plans lumineux, que je me suis retrouvée. Est-ce là la synthèse de mon expérience de toutes ces années , de ma pensée et pratique abstraites, de ma pratique de composition et de disposition des plans ? Quelqu’un qui n’aurait fait que de la peinture hyperréaliste - le ‘fijnschilderen’- saurait il maîtriser de tels plans ?
SA PROPRE REALITE
Peut-on parler un peu de ta méthode de travail ?
Pour la peinture hyperréaliste, un panneau lisse est indispensable. Chaque cheveu dans le tableau doit non seulement être distinguable, mais aussi virtuellement tangible. La moindre inégalité de la toile ôterait toute chance à la perfection suprême. Il y a au moins cinq couches d’enduit sur mes panneaux, et chaque couche doit être soigneusement poncée. Les matériaux que j’utilise pour la préparation dépendent du degré d’absorption de la peinture. La peinture hyperréaliste implique que l’on ne laisse rien au hasard.. Plâtre, chaux, huiles, essences de térébenthine, diverses peintures , mélanges... je sélectionne tout en vue du résultat final que je veux obtenir
A l’époque j’utilisais la peinture acrylique pour mes peintures abstraites, depuis je n’utilise plus que la peinture à l’huile, indispensable pour arriver à la qualité de finition que je veux atteindre. Maintenant je travaille aussi bien sur toile que sur panneau. Cela dépend de mon objectif . Pour mes tableaux de grandes dimensions j’apprécie bien la texture de la toile.
Le choix de la couleur de fond contribue à la perception de la représentation propre.
Evidemment. Dans mon œuvre récente, je choisis généralement des couleurs de fond claires…
…sur lesquelles viennent se superposer d’autres couleurs lumineuses, pas ton sur ton, mais bien lumière sur lumière..
Ah, il y tellement de défis à relever dans la vie d’un peintre ! Ce qui prévaut chez moi c’est le plaisir de peindre, ce qui n’empêche pas qu’il reste drôlement difficile de rendre les objets d’une façon précise et soigneuse, tout en veillant à garder un maximum d’acuité émotionnelle Choisir un fond ne se fait pas uniquement par intuition. Un fond en dégradé par exemple, me semble parfaitement adapté à faire valoir pleinement des tulipes qui planent ou des branches fleuries éphémères qui sortent de rien. Par cette idée de pleine valorisation d’une représentation végétative, j’entends moins la spécificité de l’une ou l’autre fleur, que la résonance émotionnelle provoquée chez le spectateur par une floraison magnifique mais éphémère.
C’est à cette tension délicate que je fais allusion à travers le titre de ma série de peintures La rapidite (in)supportable de l’existence.
Tes dégradés représentent évidemment le temps qui passe. Sais-tu que déjà au dix-septième siècle un de nos meilleurs poètes Néerlandais, P.C. Hooft, parlait déjà de cet aspect (in)supportable, dans un sonnet qui commence par Nijdige tijt (le temps hargneux)
Nijdige tijt waerom ist dat ghij v versnelt
Meer dat ghij sijt gewoon? laet ghij het v verdrieten
Dat ick den hemel van Liefs bijsijn mach genieten?
Wat schaedt v mijn geluck dat ghy v daerin quelt?
Oh temps hargneux, pourquoi tu accélères
Plus que d’habitude ?
Est-ce que tu es triste
Que la présence de mon amour me rend heureux ?
Comment mon bonheur provoque ton mécontentement ?
Oui, magnifique et très bien vu ! Mais cette rapidité pénible n’implique-t-elle pas le formidable défi d’une représentation picturale de la beauté éphémère de l’existence ? Mon choix pour un fond en dégradé est intimement lié au choix du thème ainsi qu’à mon désir de créer une abstraction autour de et avec les ‘choses’. Ainsi l’abstraction du plan et la chose apparemment concrète peuvent se marier de sorte que l’abstraction aussi bien que la chose soient oubliées, et qu’il ne reste plus que le plaisir et la découverte de ces multiples sens cachés de l’œuvre qui se dévoilent les uns après les autres, … du moins à celui qui sait la regarder !
MESSAGER DE LA LUMIERE
Chez Jef Verheyen, un peintre décédé jeune, l’avant- plan et l’arrière-plan se confondent dans un dégradé simultanément montant et descendant. Ce n’est pas un hasard que Jef, comme son compagnon artistique Yves Klein, était adepte du Zen ;tous les deux pratiquaient aussi le judo. Les tableaux de Verheyen ont l’air simple mais ils étaient en fait excessivement difficiles à peindre vu leur précision et le soin minutieux qui leur était apporté. Comme la méditation zen : il ‘suffit’ de rester assis immobile, ce qui en fait est quasiment impossible pour le commun des mortels.
Tu ne peux t’imaginer comment les défis picturaux les plus difficiles me rendent heureuse. Je m’éclipse totalement dans mon travail ,je n’entends plus rien pendant que je suis en train de peindre. Le défi, le plaisir, le jeu : est-ce pour tout cela que je me sens une reine lorsque je peins ? Un jour un Néerlandais m’a demandé comment j’arrivais à peindre si exactement selon le nombre d’or. Ma première réaction fut : « serait-ce vraiment le nombre d’or? » Je n’avais jamais rien mesuré. Quand j’ai introduit les petits panneaux carrés fixés sur ma toile, je pensais bien à la représentation cosmologique chinoise de la terre sous forme de carré, mais ce n’est pas pour conférer à mon tableau une signification plus profonde ou pour perfectionner la composition que j’ai matérialisé l’idée par un petit panneau détaché. La raison qui m’a conduite à détacher le carré du tableau et de le peindre sur un autre matériau de support, c’est que je cherchais à illustrer que le carré est détaché de la rapidité de l’existence. Cela m’est venu intuitivement, comme le nombre d’or, dans un geste presque méditatif tout en restant un jeu. Soyons clair, je suis le premier de mes spectateurs , alors, si moi je ne sens pas qu’une œuvre est vraiment réussie, comment attendre de mes autres spectateurs, toujours pressés eux, qu’ils le sentent .
Le jeu d’ombres dans certains de mes tableaux est également né comme ça. Combien de spectateurs ne voient pas de prime abord dans le coin d’un tableau , enveloppé d’un plan vide, l’ombre d’un couple faisant l’amour ? Ce couple renvoie à sa manière à la rapidité de la vie dont il faut jouir d’une manière agréable. Comme c’est chouette d’observer les gens quand ils découvrent cette ombre! Des gens qui regardent vraiment une œuvre, c’est parmi les plus belles des choses pour moi.
J’ai bien aimé montrer mes tableaux à l’Exposition Universelle de Shanghai, et j’en suis fière avec raison. Dans les quatre peintures exposées là-bas, j’ai en quelque sorte exprimé toute ma vie comme artiste. Après mon retour en Belgique le 7 octobre dernier, je me suis retirée dans le silence pendant quatre mois pour me désintoxiquer du vacarme.
Maintenant je travaille donc plutôt sur toile, et j’essaie de saisir et vénérer encore mieux cette lumière qui m’enchante infiniment. La lumière qui apporte le blanc et les couleurs subtiles, les grands espaces libres. C’est dans ces espaces où planent les objets qu’ils racontent leur histoire. Laissez-moi devenir un messager de la lumière !

